Au Portugal, les lieux m’ont attiré. Les gens m’ont donné envie d’y revenir.
Au début de Saudade, je photographiais Lisbonne.
Ses rues, ses tramways, ses escaliers, sa lumière.
Puis les voyages se sont succédé.
À force de revenir dans les mêmes quartiers, quelque chose a changé.
Je regardais toujours les lieux, mais de plus en plus souvent ce sont les personnes qui retenaient mon attention.
Un geste, une conversation, une attente. Ces petits moments qui ne figurent généralement sur aucun guide touristique.

Dans la rue, il suffit parfois de regarder un peu plus longtemps pour qu’une histoire commence.
Revenir change le regard
Lorsqu’on revient régulièrement au même endroit, on finit par reconnaître des visages.
Et parfois les visages commencent aussi à vous reconnaître.
Je ne cherchais pas spécialement à provoquer les rencontres.
Je marchais, je revenais, je prenais le temps.
Peu à peu, je n’étais plus seulement le photographe qui passait dans la rue avec son appareil.
À Mouraria, une partie de dominos
À Mouraria, je passais souvent devant l’un des derniers bars populaires du quartier pour rentrer à Graça.
Le patron s’appelait Carlos.
Le soir, la même scène revenait régulièrement : quelques habitués autour d’une table et une partie de dominos.
Un rituel.
Un soir, je me suis approché sans interrompre la partie.
J’ai déclenché.
Personne n’a bougé. À force de passer par là, je faisais moi aussi un peu partie du décor.

Une partie de dominos à Mouraria. Une scène quotidienne devenue familière au fil de mes passages.
Quelques mois plus tard, je suis revenu avec un tirage de cette photographie.
Je voulais l’offrir à Carlos.
Il était très fier de tenir entre ses mains cette image de son bar et de ses habitués.

Avec Carlos, lorsque je suis revenu lui offrir le tirage de la partie de dominos.
Carlos est aujourd’hui disparu. Cette photographie reste pour moi autant le souvenir d’une rencontre que celui d’une soirée à Mouraria.
Les petites histoires du quotidien
Saudade s’est construit aussi avec ces scènes qui, sur le moment, semblent presque insignifiantes.
Une conversation sur un banc.
Une cliente qui discute avec son commerçant.
Deux générations qui prennent le temps de parler.
Je n’ai pas besoin qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. La vie quotidienne fournit généralement très bien le sujet toute seule.
Une partie de ces scènes se retrouve aujourd’hui dans la galerie Street Photography.

Dans les commerces comme dans la rue, ce sont les échanges les plus simples qui racontent le mieux un quartier.
Entrer dans la fête avant qu’elle ne commence
À Lisbonne, certaines rencontres m’ont aussi permis d’aller là où je ne serais probablement jamais entré seul.
À l’occasion de la Saint-Antoine, j’ai été invité par un groupe d’un quartier de cheminots à les suivre pendant cette journée particulièrement importante pour eux.
Le défilé ne s’improvise évidemment pas le matin même.
Les répétitions occupent une grande partie de l’année.
Les costumes, la musique, les chorégraphies : chacun connaît son rôle.
Le soir venu, les groupes défilent dans Lisbonne devant un public immense, dans une fête suivie bien au-delà du quartier.

Avant le défilé de la Saint-Antoine. Pendant quelques heures, je ne suis plus devant la fête mais avec ceux qui la préparent.
C’est cette partie-là qui m’intéressait autant que le spectacle lui-même.
Les attentes, les discussions, les derniers préparatifs.
Puis, soudain, tout le travail de l’année descend dans la rue.

Saint-Antoine à Lisbonne. Après les préparatifs, le quartier entre dans la fête.
Des rues aux ports
Avec les voyages, le travail s’est éloigné de Lisbonne.
À Nazaré et dans les ports portugais, j’ai retrouvé une autre forme de quotidien.
Celui du travail.
Les filets, les caisses, les poissons, les bateaux.
Mais là encore, ce sont les personnes et leurs gestes qui m’intéressent.
Le décor maritime compte. Pourtant, sans ceux qui y travaillent, il ne raconte pas grand-chose.

À Nazaré, le port se photographie aussi à travers ceux qui le font vivre.
Photographier les gens avant les lieux
Avec le temps, j’ai compris que Saudade n’était pas vraiment un travail sur Lisbonne.
Ni même uniquement un travail sur le Portugal.
Les lieux sont indispensables. Ils donnent une lumière, une histoire, une façon de vivre.
Mais ce sont les personnes qui leur donnent un visage.
Je n’ai jamais cherché à fabriquer ces situations.
Je préfère être là, regarder et laisser les choses arriver.
Parfois je repars avec une photographie. Parfois simplement avec une rencontre.

Au Portugal, ce sont souvent ces moments ordinaires qui restent le plus longtemps.
Et au fond, Saudade s’est probablement construit avec les deux.
Découvrir les photographies de la galerie Saudade


